the art of homing
Habiter un lieu, un être à la fois
Intention
Se sentir chez soi tient rarement à un titre de propriété ou au nombre d'années passées au même endroit. L'appartenance à un lieu se construit par les relations que vous tissez avec les êtres qui l'habitent avec vous, le merle du toit voisin, le tilleul de la place, la mousse du muret. Ces relations se cultivent comme des amitiés, par l'attention, le temps et le retour. Le homing vous invite à faire connaissance avec ces êtres un à un, mois après mois, à tenir le carnet de celles et ceux qui partagent votre lieu de vie, à raconter ces rencontres à d'autres, puis à poser des gestes pour eux. Nous l'avons vu en ouvrant ce chapitre, nous défendons ce à quoi nous sommes attachés. Cette pratique cultive cet attachement et en fait un point de départ pour agir.
D'où elle vient
J'ai élaboré cette pratique en 2025, quand nous avons appris que nous devrions peut-être quitter le Krumbecker Hof. Une question m'a saisie : comment dire au revoir à un arbre ? Je pensais au vieux chêne du petit bois, celui dont je parle au chapitre 8, auquel je rendais visite depuis des années. J'ai eu une enfance nomade, et ma vie d'adulte l'est restée. J'avais appris à garder le lien avec les humains que je quittais. Personne ne m'avait appris à le faire avec les autres qu'humains. Je me suis tournée vers ma pratique artistique et j'ai créé avec le chêne une œuvre, une spirale de tiges de bambou et de fils de soie rouge, partie d'une forme de cœur dans son écorce. De ce travail est née une manière d'entrer en relation avec les êtres d'un lieu, que j'ai développée avec la communauté Research in Action du Schumacher College.
Durée. Sur la durée, par cycles d'un mois. Chaque mois, une nouvelle rencontre, des retours aussi souvent que possible, un récit, un partage et un geste. Trois cycles au moins, pour que le carnet commence à dessiner votre lieu.
Matériel. Un carnet réservé à cette pratique, de quoi écrire, et une source pour vous renseigner sur les êtres rencontrés : un guide, un site naturaliste, une personne du coin qui les connaît.
Avec qui. Seul pour les rencontres et l'écriture, à plusieurs pour le partage des récits.
Déroulé
Percevoir, les rencontres
Ouvrez un carnet et écrivez sur la première page le nom du lieu que vous habitez, votre rue, votre quartier, votre village. Ce carnet deviendra, au fil des mois, le recensement des êtres qui partagent ce lieu avec vous.
Sortez ensuite sans destination. Laissez votre téléphone dans votre poche. Marchez lentement, dans votre rue, au bord d'un champ, dans un parc, sur un terrain vague. Laissez-vous attirer par un être vivant. Un merle qui chante plus fort que les autres. Un arbre contre lequel vous auriez envie de vous appuyer. De la mousse au coin d'un mur. Suivez ce qui retient votre regard ou votre oreille, sans chercher le plus beau ni le plus rare.
Arrêtez-vous et offrez-lui du temps. Dix minutes, vingt si vous le pouvez. Regardez sa forme, ses couleurs, ce qui bouge autour de lui. Écoutez. S'il s'agit d'une plante ou d'un arbre, approchez-vous et touchez-le si vous pouvez le faire sans l'abîmer. Ouvrez-lui une page dans votre carnet. Notez l'endroit précis où vous l'avez rencontré, la date, et ce que vous percevez, avec des mots simples, avant de chercher à savoir ce que c'est.
Puis revenez. Pendant le mois, retournez le voir plusieurs fois, à des heures et par des temps différents. Un oiseau ne sera pas toujours là, et son absence fait partie de la relation. À chaque visite, notez ce qui a changé. C'est dans ce retour que le lien se tisse. Le mois suivant, laissez un autre être vous arrêter, et ouvrez-lui sa page, sans abandonner les premiers. Chaque rencontre élargit le cercle de celles et ceux que vous savez reconnaître. Au bout de quelques mois, votre carnet vous montre qui habite votre lieu, et vous découvrez que vous y viviez entouré sans le savoir.
Partager, les récits
Après quelques visites, renseignez-vous sur l'être du mois. Cherchez son nom, les lieux où il vit, ce qu'il mange, comment il élève ses petits, ce que les humains ont dit de lui, les expressions et les histoires qui le portent. Notez ce que ces informations réveillent en vous, un souvenir, un mot qu'on vous a dit, un lieu d'enfance.
Écrivez ensuite, seul, une courte histoire, une page au plus, qui mêle ce que vous avez appris, ce que vous avez vu lors de vos visites et ce que votre mémoire a fait remonter. L'encadré qui suit en donne un exemple. D'un mois à l'autre, les récits se répondent, et votre carnet devient le récit de votre lieu autant que celui de ses habitants.
Puis lisez ces récits à d'autres. Réunissez chaque mois quelques personnes qui font la pratique, une amie, un voisin, un groupe d'atelier, et lisez à voix haute, chacun à son tour, dans l'esprit du cercle de parole du chapitre 8. Écoutez sans commenter. Un récit en appelle souvent un autre. Le merle de l'une réveille celui de l'enfance d'un autre, et la haie décrite par un voisin est peut-être celle que vous longez chaque matin. Les liens noués avec les autres qu'humains deviennent des liens partagés entre humains. Si vous habitez le même quartier, tenez aussi une trace commune, une carte où chacun situe les êtres de son carnet. Mois après mois, elle montre à plusieurs ce que chacun voyait seul.
Agir, les engagements
À la fin de chaque mois, faites une seule chose pour l'un des êtres de votre carnet. Petite, concrète, à votre portée. Laisser un coin du jardin sans tondre. Attendre l'hiver pour tailler la haie. Poser de l'eau quelque part. Écrire à celles et ceux qui décident de ce lieu. Choisissez le geste qui vous met en joie plutôt que celui qui vous paraît le plus urgent. Ce qui vient de la joie tient dans la durée. Ce qui vient de la culpabilité s'épuise en quelques semaines. Notez ce geste sur la page de l'être pour lequel vous l'avez fait.
Racontez ensuite votre geste à celles et ceux avec qui vous partagez vos récits. Un geste raconté en appelle d'autres. Mois après mois, plusieurs gestes voisins finissent par dessiner une manière commune de prendre soin d'un lieu, et le carnet dit pour qui vous les faites.
Votre carnet peut aussi servir au-delà de ce cercle. Des programmes de sciences participatives recueillent les observations d'habitants sur les oiseaux, les papillons ou les plantes sauvages de leur rue, comme ceux que coordonne Vigie-Nature au Muséum national d'Histoire naturelle en France¹, ou ceux de Natagora en Belgique². En y transmettant ce que vous avez recensé, vous faites entrer votre lieu dans une connaissance commune, celle qui permet de suivre l'état du vivant et d'appuyer sa défense. Ce que vous avez appris à voir devient une information partagée. La suite de ce chapitre montre comment passer de là à une action collective.
Dans votre quotidien
Le homing apprend trois choses : remarquer ce qui vous attire, apprendre le nom et l'histoire des êtres qui vous entourent, revenir. Gardez votre carnet à portée de main, et ajoutez-y un être chaque fois qu'un inconnu vous arrête, même hors du cycle du mois. Sur un trajet que vous faites chaque jour, saluez en passant les êtres que vous avez déjà recensés, et observez comment ils changent d'une saison à l'autre. Quand vous arrivez dans un lieu nouveau, pour un déménagement, un séjour ou un nouveau travail, commencez un nouveau carnet avant de vous installer. Et au détour d'une conversation, racontez à quelqu'un un être de votre carnet, puis demandez-lui qui partage son lieu de vie.